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AOUT 2010
Quand la chance passe et s'évanouit aussitôt. Il est dix-sept heures rue du Roi de Sicile dans le 4ème arrondissement de Paris, je passe devant le célèbre laboratoire photographique Publimod. Tout y est en travaux, la porte sur la rue est ouverte et je peux voir au fond à l'intérieur que la verrière diffuse les rayons du soleil qui la traversent. La lumière y est douce, un ouvrier passe dessous et s'immobilise, un autre s'en tient à l'écart, plus proche de la porte, je ne le distingue qu'en ombre chinoise, il s'affaire à je ne sais quoi, les détails sont intéressants. Vite, je sors mon appareil, je prends la lumière vite fait, je règle en tenant compte de l'écart de luminosité entre l'extérieur et l'intérieur puis je compose mon cadre... quel con ! je me suis préparé trop en vue et même si j'ai fait vite, l'ouvrier en ombre chinoise m'aperçoit et se dirige vers la porte pour la fermer. Je l'interromps en allant à sa rencontre. Je discute, il m'écoute et comprend ma démarche, un petit espoir renait et s'éteint instantanément, rien à faire : pas de photo ! La chance est passée et s'est évanouie aussitôt sans me laisser le temps de la saisir. Mais pourquoi aussi rapidement ? où était l'urgence ? Un chantier, des ouvriers, quoi de plus commun ? Qu'y avait-il à cacher pour que cet ouvrier se sente dans l'urgence au point de m'empêcher de photographier ce qui était à la vue de tous ceux qui voulaient voir ? La photographie fait encore peur par sa force testimoniale. Mais de quoi étais-je témoin et susceptible de déranger ? D'une composition que je trouvais magnifique ! Incroyable ! Non, ce n'est pas ça qui dérangeait, c'était autre chose de non dit dont il s'agissait probablement d'en cacher la réalité. Une scène à priori tranquille se transforme subitement en sauve qui peut à la simple vue d'un photographe, voilà de quoi faire naître la suspicion. Moi qui voulais évoquer l'homme et le travail dans ce qu'il a de plus noble à travers la mise en valeur du savoir faire, voilà que le corps de métier parmi les plus emblématiques de ce savoir faire me ferme ses portes et ce n'est pas la première fois. Le monde du bâtiment se protège des regards trop aiguisés et ceux là mêmes qui sont victimes de ce qu'il y a à cacher sont les plus zélés dans cette pratique. Quel changement ! Les donneurs d'ordre ne sont plus les mêmes, ils sous-traitent en exerçant une véritable tyrannie d'échelle qui se répercute jusqu'au chef d'équipe qui pousse l'ouvrier à s'effacer complètement. Finalement, je n'aurais pas dû interrompre cet ouvrier, j'aurais dû le laisser faire et le photographier pendant qu'il fermait cette porte, le regard mi-surpris, mi-menaçant. J'ai raté une deuxième chance. Ce n'était pas mon jour. |
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JUIN 2010
Vous avez dit : « Photographier avec ses tripes » ? La première fois que j'ai entendu cette expression dans la bouche d'une amie qui me parlait de son implication photographique, je n'en ai pas tout de suite saisi le sens, j'avais l'impression qu'elle évoquait quelque chose qui était au dessus de mes forces et du coup je me suis senti exclu. Il était peut être temps de ne plus me mentir et de m'interroger : est-ce que je fais de la photographie ou alors mes images sont-elles à la photographie ce que les mélodies d'ascenseur sont à la musique... ? Autant dire que cela ne m'a pas aidé pendant un bon moment. Questionnement donc : la « vrai » photographie suppose-t-elle une peine au point d'en souffrir tel un athlète qui se donne à fond en dépassant ses douleurs ? Non, décidemment je ne comprenais pas ce que signifie « photographier avec ses tripes. » Et après tout, est-ce si important ? j'ai donc continué au moins pour mes propres convictions c'est ce qui m'importais et ce qui m'importe toujours : je sens les choses, je sens que mon environement humain change, qu'il se dégrade de façon inquiétante. Mon expérience de terrain me guide vers les causes de ces changements et je sens un besoin impérieux de montrer cette évolution telle que je la ressens, du mieux que je peux et en essayant d'y mettre une part d'esthétisme sans qu'elle trouble le propos. Et si c'était tout simplement ça photographier avec ses tripes : photographier en étant guidé par ses convictions, quelles qu'elles soient ? |
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JUIN 2010
Expériences d'auteurs En guise d'apprentissage. Il y a autant de façons de voir la photographie qu'il y a de photographes. Cela dit, de cet ensemble il ressort de grandes lignes caractérisant et distinguant différentes façons de photographier. Chacun adopte celle qui lui correspond le plus. Mais comment une pratique se construit-elle ? Je n'en sais strictement rien. De mon point de vue d'autodidacte, je ne me suis pas posé cette question immédiatement, elle m'est venue quand j'ai ressenti le besoin d'interroger ma propre pratique, au moment où j'ai estimé l'avoir acquise et depuis qu'elle tend à devenir une règle : suis-je cohérent dans ma pratique ? La lecture d'interviews de différents auteurs m'a permis de voir d'une part que je n'ai rien inventé et d'autre part, et conséquemment, que ma pratique respecte des règles que d'autres se sont déjà données depuis longtemps. Ca rassure, ça libère, ça ouvre et ça permet d'avancer dans ce que je recherche de plus personnel, c'est un apprentissage. Et sans rester enfermé dans ma propre pratique, des expériences d'auteurs dont je me sens moins proche peuvent être, quant à elles, des sources de recherche personnelle (exemple avec celle de Anne-Lise Broyer.) Lizzie Sadin, photo-reporter, auteur notamment de « Mineurs en peine » : « Etre photographe pour moi, c'est être dans le refus du conformisme et de l'acceptation résignée des états de fait. C'est refuser le silence porté sur les choses. C'est dire coûte que coûte ma révolte devant les injustices, les atteintes aux droits humains dont sont victimes des femmes, des hommes et des enfants, et en témoigner. Ecrire avec de la lumière pour les sortir de l'ombre. » « Je fais extrêmement peu de photos ! Je devrais même me forcer à en faire plus. Je me rends compte après coup, sur ma planche-contact, que j'ai une, voire deux photos maximum de la même scène. Je me concentre sur le moment, je l'attends, je le provoque, je le guette. Ce n'est pas du hasard, je ne déclenche que quand elle est là. Je ne mitraille pas en me disant la photo sera dans le lot, pas du tout. Je sais quand je l'ai et en général, je suis rassurée, mais je continue d'être à l'affût, sans angoisse. Je la vois arriver quelques fois, et là je peux être tel un fauve... » Le site de Lizzie Sadin Alain Keler, photographe indépendant, lauréat de plusieurs prix photo (Paris Match, World press, Eugene Smith, ...) : « Aujourd'hui, j'aime aller lentement. J'ai été très marqué au long de ma vie de photographe par l'incompétence de certaines sphères de décisions et le stress permanent dans lequel on me mettait. Alors je prends mon temps. Il faut savoir donner à la photo ce qu'elle nous procure le plus : le plaisir. Ne la brusquons pas. Elle ne s'en remettra pas. Nous non plus. » Le site de Alain Keler Eric Dexheimer, photographe sur des travaux de long terme (banlieue, autisme, personnes agées, naissance et mort, ...) : « La réalité en photographie et dans les disciplines artistiques en général est une notion très variable. Je pense qu'un photographe travaille plutôt sur le "réel" dans lequel il puise et offre une vision de sa propre "réalité" d'auteur, subjective par essence. » Le site de Eric Dexheimer Anne-Lise Broyer, photographe issue des Arts décoratifs : « S'il existe un sujet qui ne peut être traité qu'en couleur, c'est bien le noir et blanc. Oui, je pense à cette photographie magnifique de Magdi Senadji, quelques hommes de dos (sans doute réunis pour des funérailles) en costumes noir, à la fin de son livre Bovary édité chez Marval. Le noir des costumes n'aurait jamais été aussi noir et le col des chemises aussi blanc, s'il n'y avait pas eu ce vert qui vient en fond. La couleur révèle le noir et blanc. » Le site de Anne-Lise Broyer Extraits recueillis dans le hors-série n°10 du magazine Réponses Photo (mai 2010.) |
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